Salut ! Je m’appelle Lindy West. Et je suis une victime

Et je le crie haut et fort, ce n’est pas pour suivre une mode quelconque ni pour essayer de tirer profit de ma situation. Ce n’est pas non plus pour essayer de me construire une identité ou pour faire mon intéressante, parce que c’est quelque chose de VRAIMENT COOL. Le statut de victime n’a en vérité aucun de ces avantages, malgré tout ce que la propagande plutôt agressive et en provenance notamment des milieux de droite essaie de nous envoyer comme message. On entend cela si souvent que c’est presque devenu un tic de langage : « Moi je ne suis pas féministe : je ne me vois pas comme une victime ». Ou bien : « Oh, arrête de jouer ta victime ».

Bon sang, encore ! Un nouvel exemple, sur Twitter, alors même que j’écris ces lignes. Un type vient de m’envoyer : « Les femmes doivent s’estimer fortes et arrêter de se voir comme des victimes ».

O.K, super, merci pour ton avis, Steve. Mais ce que tu considères comme un « devoir » pour les femmes, ça ne va certainement pas aider les milliards d’entre nous qui, en ce moment même, doivent lutter contre les conséquences bien réelles du sexisme. Sans parler du racisme, du « capacitisme », de l’homophobie, de la transphobie, ou de toutes les formes d’oppression « intersectionnelles » qui pullulent dans la corne d’abondance des discriminations. (Eh, en parlant de corne d’abondance, c’était l’idée de décoration la plus pourrie que j’aie jamais eue pour ma table de Thanksgiving. Merci, Pinterest…)

Personne ne décide d’être une victime. Ce n’est pas un résultat activement recherché, c’est un statut neutre, qui n’a rien de honteux. Il ne s’agit pas d’un choix que l’on fait, no d’un état de fait accepté ou rejeté car, par définition, il nous est imposé de l’extérieur par un tiers, des tiers ou des forces culturelles externes. Enfin, et c’est peut-être le plus important, l’injonction : « Sois forte, ne te mets pas dans la position de la victime » est totalement fallacieuse : le statut de victime n’est en aucun cas une marque de faiblesse.

Que tous se donnent le mot, que l’on envoie nos meilleurs pilotes l’écrire dans le ciel, que nos grands-mère se le fassent tatouer : ETRE UNE VICITIME N’EST PAS UNE MARQUE DE FAIBLESSE. Et si quelqu’un tente, par tous les moyens, de vous convaincre du contraire, cette personne est sournoise et cherche à vous manipuler. Faites le tri parmi vos fréquentations. Tirez la chasse d’eau.

Donc, je disais : je m’appelle Lindy West et je suis une victime. Il s’agit là d’une vérité objective et quantifiable. Et l’avouer ne relève en rien du délire ou de la faiblesse. Je suis une victime des inégalités hommes/femmes et cela entrave mon potentiel salarial et mon ascension sociale. Cet état de fait réduit aussi ma représentation au sein des instances gouvernantes et me conditionne depuis ma naissance, à me faire la plus petite et discrète possible, tout en m’imposant de restreindre au minimum mon influence sur le monde qui m’entoure et mes opinions. De plus, étant en surpoids, je suis aussi régulièrement victime de discriminations « anti-grosses ». A cause de mon physique, mes opportunités professionnelles se trouvent diminuées, tout comme mon accès à des soins médicaux convenables et mes possibilités d’évoluer dans le monde qui m’entoure tout en étant traitée et considérée comme un être humain et non comme une source inépuisable de blagues sur la graisse et les kilos en trop.

Sur le marché du travail, je suis non seulement en concurrence avec les hommes, mais je dois aussi lutter contre les préjugés qui me font paraître frivole et moins digne de confiance sur les plans intellectuels et artistiques. Je suis régulièrement la cible de harcèlement et de menaces sur Internet. Et je sais que mon physique m’exclut d’office de certains milieux professionnels.

Si quelqu’un ici connaît la personne en charge des indemnités pour les accidents du travail, je veux bien ses coordonnées. Le plus étrange dans tout cela (ou peut-être le plus prévisible) ce sont les incessants reproches de victimisation. Tu dénonces un fait de discrimination raciale ? « Arrête de jouer les victimes ! ». Tu implores les hommes de prendre part à la lutte contre la culture du viol ? « Vous les femmes, ne savez rien faire toutes seules »

Ces réactions…

De l’autoglorification, rien de plus. Et cela n’a rien à faire au beau milieu de la bataille pour la justice sociale : tempérer des comportements excessifs est précisément notre objectif. Supporter l’odeur de tous les détritus qui nous oppressent n’aura aucun résultat bénéfique. Et c’est ainsi qu’ils proliféreront. De la même manière, les racistes veulent que vous fassiez comme si le racisme n’existait pas. C’est toujours le même modèle qui est appliqué. Faites entendre votre voix, refusez de vous taire jusqu’à ce que vous constatiez des changements clairs et nets. Voilà les bonnes méthodes qui vous permettront de lutter contre la victimisation. En clair, je ne parle pas ici de sémantique ni de ce à quoi les gens s’identifient. Si vous préférez vous qualifier de survivante plutôt que de victime, allez-y, surtout si cela vous permet de vous sentir plus forte. Mais ce ne sont là que des choix individuels. Ils ne comptent pas. La seule chose qui importe c’est la légitimité et l’efficacité dont les féministes, les antiracistes et les défendeurs de la cause transsexuelle feront preuve lorsqu’ils se lèveront ensemble et crieront d’une seule et même voix : « Vous nous faites du mal.

Arrêtez. »

Quand une personne se fait renverser par une voiture, on ne lui reproche pas de se qualifier de victime. Cela ne viendrait à l’idée de personne de dire : « Voyez-vous, je dirais bien que je suis de ceux qui se sont fait voler leur i-phone, mais je n’aime pas me voir comme une victime d’agression ». Prononcer le mot victime n’est stigmatisant que lorsque la personne qui l’utilise s’en sert pour se plaindre ou d’apitoyer.

Moi en tous cas, je n’ai pas honte de dire que je suis une victime. Et je suis hyper en rogne.

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