Le féminisme se doit d’oeuvrer pour le bien de toutes les femmes. Il a parfois besoin qu’on lui rappelle ce que cela implique.

C’est d’autant plus vrai si l’on considère les problématiques relatives à certains groupes de femmes, que ce soit pour des raisons de couleur de peau ou de statut social. La criminalisation des jeunes Afro-Américaines commence aussi tôt dans leur vie que leur hypersexualisation, c’est à dire l’enfance. Les jeunes filles noires ont, par rapport aux blanches un nombre incroyablement élevé de risques de passer par la case prison. C’est par exemple le cas de Mikia Hutchings, une préado qui vit dans l’État de Georgie. Elle court le risque de poursuites pénales pour avoir pris part à une farce puérile ; contrairement à elle, sa jeune complice blanche n’est pas accusée de violation de propriété privée. On pourrait, parmi tant d’autres, citer aussi le cas de Kiera Wilmot : au lycée son projet scientifique (une maquette de volcan) lui avait valu d’être expulsée et poursuivie pour possession et utilisation d’arme dans l’enceinte de l’établissement scolaire. Mikkia comme Kiera en son temps, risque de voir toute sa vie ruinée par une erreur de jugement.

Et il ne s’agit pas de cas isolés. Les jeunes filles noires sont renvoyées de leur école entre 6 à 10 fois plus souvent que les blanches, pour des infractions au règlement similaires. Elles doivent faire face à des sanctions bien plus dures et à un plus grand risque de voir la police impliquée dans ces affaires. Les élèves expulsées ont alors trois fois plus de risques de se retrouver devant le juge des enfants. De récents cas de violences policières dans plusieurs villes des Etats-Unis ont déclenché une certaine prise de conscience. Malheureusement les médias n’en parlent en général que du point de vue racial et mettent l’accent sur les risques accrus planants sur les hommes noirs. Nous connaissons les noms de bien peu de femmes noires victimes de brutalité policière. Un nombre dérisoire de débats a été lancé autour des risques d’agression sexuelles, d’arrestation ou de mort qu’elles encourent. Le fait que bien moins de femmes noires soient décédées sous les coups d’agents des forces de l’ordre véhicule une idée erronée : les femmes noires seraient bien plus à l’abri de toute forme d’oppression que les hommes noirs. La brutalité et les abus policiers ne sont jamais considérés comme des problématiques féministes. Pourtant, pour les femmes de couleur, il s’agit de sources conséquentes de violences structurelles.

Alors, pourquoi ne pas envisager les violences policières comme une problématique féministe ? Si l’on réfléchit un instant sur les raisons qui poussent les écolières noires vers la prison, une vérité dérange : la jeunesse noire est la cible de préjugés plus ou moins inconscients, qui interviennent au moment où les directeurs d’établissement prennent la décision d’appeler ou non la police. Selon une étude publiée en 2011 par C. Emily Feistritzer pour le Centre Américain des Données Statistiques en matière d’éducation, environ 84 % des enseignants du secteur public sont des femmes. Comment envisager les abus policiers et la discrimination en tant que problématique féministe, alors que le principal moteur du féminisme se rend lui même complice de cette forme d’oppression ?

La solution serait toute simple. Il vous suffirait de considérer la question de manière objective : quels préjugés conduisent des chefs d’établissement à régler en interne et à absoudre une fillette blanche ayant fait acte de vandalisme quand, pour la même bêtise commise par une jeune élève noire, on fait intervenir les forces de l’ordre? Tous et toutes, nous pouvons devenir un jour, les oppresseurs d’autrui. Le féminisme doit le réaliser et le comprendre pour, enfin, englober toutes les femmes sans distinction. Au sein des cercles féministes, le racisme a fait des ravages dès la Convention de Seneca Falls. En effet, il est important pour les femmes d’oeuvrer ensemble contre l’oppression basée sur le sexe. Mais quelles femmes ? Et quelles formes d’oppression ? Après tout bien des femmes cisgenres se rendent coupables d’oppression envers les transexuelles. Les Blanches disposent d’un certain pouvoir sur les femmes de couleur. Les handicapées physiques ou mentales se voient bien souvent maltraitées par des femmes sans invalidité. Et ainsi de suite. Si les oppressés peuvent et doivent se battre contre les oppresseurs, que se passe-t-il quand celles et ceux qui sont supposés être vos alliés dans un certain contexte sont aussi vos oppresseurs dans une autre situation ? Imaginez : vous êtes une écolière noire. A cause d’un racisme inconscient, votre institutrice vous perçoit comme une menace, alors que vous agissez exactement de la même manière que votre petite camarade blanche. De quel recours disposez-vous ? Si vous ne faites pas partie des « gentils » à cause de la couleur de votre peau et de la texture de vos cheveux, comment allez-vous bien pouvoir vous faire une place au sein de la communauté ? Il n’existe aucune réponse facile et évidente. Et ce n’est certainement pas à des enfants qu’il incombe d’en formuler une. Pour être honnête, ce n’est pas non plus aux femmes noires de convaincre les féministes blanches qu’elles sont aussi humaines qu’elles et que leurs enfants ont les mêmes droits d’exister et d’avoir accès aux mêmes opportunités que les leurs.

Afin de contrer toue forme de violence policière, les féministes blanches, qui forment le courant majoritaire au sein de ce mouvement, ont le devoir d’aborder enfin le sujet du racisme. Que l’on considère la manière dont les Blanches dans les écoles, influencent les prises de décision concernant les jeunes de couleur, ou bien le message envoyé, à New York, par des institutrices de Staten Island ayant appelé à porter des T-shirt arborant des messages de soutien à l’officier de police ayant tué Eric Garner, le début des débats n’a que trop tardé. Les appels à la solidarité doivent clamer que toutes les femmes comptent et que toutes les épreuves qu’elles doivent surmonter sont des problématiques féministes.

Si l’idée qu’une fillette noire puisse être innocente et tout de même commettre une erreur de jeunesse sans ruiner le reste de sa vie vous est insupportable, eh bien, madame, vous n’avez rien à faire dans une salle de classe et vous n’avez aucune légitimité à vous qualifier de féministe. Apprenez à regarder une jeune fille noire dans les yeux et à y voir le même potentiel que dans ceux d’une petite blanche.

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